Il y a un peu plus d’un an et demi, ce projet n’était qu’une idée lancée au détour d’une conversation avec mon ami d’enfance. Une envie un peu floue, presque naïve : partir en Islande, affronter les éléments, et prouver quelque chose, au monde peut-être, mais surtout à moi-même. On ne parlait pas encore de crampons, de dénivelés ou de capuche qui gèle sous la pluie horizontale. On parlait juste d’aventure. De ce besoin viscéral de sortir de la routine, de sentir la terre vibrer sous nos pas, un appel à la vie après une année 2024 compliquée, de retrouver un souffle.

Ce souffle, je ne l’avais plus. Pas vraiment. J’étais ce mec sympa, un peu en surpoids, tout le temps essoufflé, qui évitait les marches parce qu’elles ressemblaient à des murs. Et puis il y a eu la rupture. Une cassure nette, brutale, qui te retourne comme un vêtement et te laisse sans peau. Pendant des semaines, j’ai eu l’impression de vivre dans une maison vide, même quand j’étais entouré. Et c’est justement en marchant que quelque chose a recommencé à bouger.
Le premier pas n’a rien d’héroïque. C’était ridicule, même : la petite colline derrière chez moi. Un bout de terre sans histoire, un sentier qui serpente entre des buissons et quelques pierres. Pourtant, c’est là que tout a commencé. Je montais lentement, souvent trop lentement, en me demandant ce que je cherchais exactement. Mais à chaque pas, quelque chose se recollait. La boue sur mes chaussures disait que j’étais dehors, présent, vivant. Et l’ombre de La Rhune, tout au fond, me regardait faire comme un géant silencieux.

J’ai continué après La Rhune, le Petit Vignemale, puis d’autres sommets, d’autres réveils dans le froid, d’autres silences pleins. Chaque montée remplaçait un morceau de moi que j’avais laissé derrière. L’alpinisme est devenu une langue que j’apprenais maladroitement, puis passionnément. La vérité du vent, la patience des lacets, la joie simple d’arriver à une crête, tout ça m’a réappris à respirer.



Et puis il y a eu Bucarest. Retourner là-bas, c’était comme ouvrir un livre que j’avais trop vite refermé. Les rues m’ont parlé avec leurs mots d’avant, mais je n’étais plus le même lecteur. Les visages familiers, le rythme de la ville, la lumière le soir… tout avait le goût du passé, mais sans l’amertume. C’était une visite, et c’était un au revoir. Ça m’a rappelé qui j’avais été, et m’a confirmé qu’un autre homme était en train d’apparaître.

Puis l’Islande a pris toute la place.
Pas l’Islande de carte postale, mais l’Islande brute, celle qui te secoue sans t’expliquer pourquoi. Des mois de préparation, de recherches, de routes tracées et retracées, de doutes sur mes capacités. Mais rien ne t’y prépare vraiment : tu arrives là-bas, et c’est toi qui dois t’ajuster au pays, jamais l’inverse. Le vent t’arrache la capuche, la pluie te transperce, les nuages jouent avec ton horizon, et chaque silence semble tenir une vérité que tu n’avais jamais entendue avant.

L’Islande n’est pas un décor. C’est un miroir.
Et ce que j’y ai vu, ce n’était plus le mec fatigué qui manquait de souffle. C’était quelqu’un qui avançait, peu importe le poids, peu importe les nuits sans sommeil, peu importe les souvenirs qui mordent parfois encore.


J’ai marché sur des terres brûlantes de soufre, couru sur des champs de lave noirs, grimpé des crêtes où le vent pouvait t’effacer en un instant. Je me suis senti minuscule, vulnérable… mais vivant comme jamais. Chaque moment là-bas m’a parlé.

Et ce matin-là, en quittant Keflavík, avec les aurores encore accrochées à mes rétines et le froid incrusté dans mes vêtements, j’ai compris ce que je n’osais pas dire à voix haute : tout ce chemin n’avait jamais été un voyage géographique. C’était un appel. Un appel à la vie.
Pas la vie qu’on subit, mais la vie qu’on choisit.




La colline derrière chez moi, la rupture, Bucarest, les heures d’entraînement, les doutes, les sommets, les larmes contenues dans le vent : tout m’a façonné. L’Islande n’a pas été la fin d’un chapitre. Elle a été la preuve. La preuve que l’on peut tomber, se relever, changer, grandir, réapprendre à respirer, réapprendre à vouloir.




Je repars avec le cœur lourd, oui, mais jamais aussi solide.
Ce n’est pas un adieu, simplement la fin d’un cycle. Et la certitude que le vent saura bien me ramener quelque part.
